Vous avez dit « vocation » ?


La question de la « vocation » ou des « vocations » est aujourd’hui marquée par une sourde inquiétude qui habite beaucoup de chrétiens et leurs responsables ecclésiaux.
N’assistons-nous pas à une réduction drastique, sinon à un effacement progressif du clergé et de la vie religieuse, tels que nous les avons connus ? Dieu se serait-il retiré de son peuple, ne lui donnant plus ce dont il a besoin ? Comment comprendre ce qui est en train de se passer ?
L’écoute, une expérience universelle
Un discernement s’impose qui doit commencer par redonner au mot « vocation » sa véritable signification, celle que nous avons reçue des Écritures. Pendant longtemps, le projecteur a été mis plutôt sur la figure sociale que ce mot représente, le résultat visible en quelque sorte d’un processus resté dans le secret : « un tel a la vocation, une telle en a une autre », sous-entendue celle du prêtre ou de la religieuse, « mais moi, je n’en ai pas... »
Or, ne faut-il pas porter aujourd’hui son regard avant tout sur l’expérience qui se cache dans ce substantif ? Derrière ce mot, qui désigne couramment une sorte d’« avoir », on oublie peut-être qu’il y a de l’« agir ». Dans l’expérience de la vocation, c’est Dieu lui-même qui est le mystérieux sujet d’un acte d’appel (vocare) ; il s’adresse à chacun de nous comme à un « sujet » capable de l’entendre. Une première question se pose alors : qu’est-ce qui peut nous aider à accéder à cette expérience spécifique d’écoute, désignée par le mot « vocation » ?
Pas de meilleure réponse que de revenir à l’un des récits bibliques de vocation parmi les plus significatifs, celui de l’appel de Samuel (1 Samuel 3,1-4,1). Il nous parle plus particulièrement aujourd’hui parce qu’il met en scène la confusion « nécessaire » entre l’écoute de la voix parentale et l’écoute de la voix de Dieu. Le jeune Samuel, dont le narrateur nous raconte l’enfance, se trouve dans le temple.
Par trois fois, il confond la voix du Seigneur avec celle du prêtre Éli qui est couché à sa place habituelle. Or, ce n’est qu’au moment du troisième réveil qu’Éli comprend subitement que c’est Dieu qui appelle l’enfant ; et il lui transmet les mots permettant de répondre : « Parle Seigneur, ton serviteur écoute ».
Tous les deux sortent ici du « malentendu », au sens fort du terme d’un « mal entendre » : la différence entre la voix parentale et la voix de Dieu s’établit, sans que Samuel renonce à écouter celle de son « père ». Qu’a-t-il entendu au juste pour accéder subitement à cette distinction ? Tout simplement son nom. Les parents donnent à l’enfant un nom, l’inscrivant ainsi dans une lignée et reconnaissant en même temps son unicité. Notre nom nous donne une existence sociale et montre en même temps que le mystère de chacun ne s’y laisse jamais réduire.
Donner un nom à quelqu’un ou l’appeler par son nom est donc un acte de dépossession à son égard ou, au moins, une réserve quant à sa mystérieuse singularité. Lors des trois premiers appels, Samuel n’entend pas son nom ; ce n’est que la quatrième fois qu’il entend : « Samuel, Samuel », pouvant alors répondre en vérité à cette convocation : « Me voici ».
Dans des sociétés anciennes, fondées sur la suite continue des générations, cet événement de l’appel introduit une interruption libératrice qui rend celui qui l’entend contemporain de Dieu et présent à soi-même ; dans nos sociétés, jalouses de la singularité de chaque individu et aux prises avec des interruptions et recompositions générationnelles, nous avons besoin de « passeurs » comme Éli pour accéder à une même écoute intérieure de Celui qui n’est que Bonté.
Vocation chrétienne, vocation humaine
L’aspect universel de l’expérience d’écoute qui vient d’être proposée semble nous éloigner de la question des « vocations », telle qu’elle se pose aujourd’hui. Il n’en est rien, comme nous le montre le concile Vatican II qui greffe, lui aussi, la « vocation chrétienne » sur la « vocation humaine ».
Si la première est inaugurée par la conversion au Christ Jésus et par le baptême, il reste que cet appel bien spécifique consiste à vivre son « métier d’homme » et à l’exercer d’une manière particulière à la suite du Christ. D’un côté, le Concile envisage donc toutes les facettes de cette « vocation humaine » (sa dignité inaliénable, son caractère social et son expression dans l’action), facettes qui s’unifient dans une affirmation à saveur biblique : « La conscience est le centre le plus secret de l’homme, le sanctuaire où il est seul avec Dieu et où sa voix se fait entendre » (Gaudium et spes, 16 ; cf. aussi 19 § 1).
De l’autre côté, il montre que la « vocation chrétienne » est constitutivement décentrée par rapport à la « vocation humaine » ; au nom même du Christ de Dieu, elle est au service de cette dernière.
Seul celui à qui sa « vocation chrétienne » a donné le sens de l’humain, de sa gravité parfois dramatique et de sa beauté, de sa diversité infinie et de son caractère unique pour chacun, peut faire entendre à toute autre personne combien son existence est d’un prix incomparable, quels que soient ses appartenances, ses conditions ou ses choix de vie. Et cette attention évangélique au sens le plus fort du terme, ce souci réel de l’autre, peut prendre une place de plus en plus centrale dans sa vie ; ce qui, un jour, peut-être, lui permettra d’entendre un appel particulier.
Voix intérieure et appel extérieur
À l’image de la vocation humaine, la vocation baptismale du chrétien se vit en effet sous des formes extrêmement diversifiées, tout en étant chaque fois singulière. Nous rencontrons ici les figures particulières dont il a été question au début, et sans doute d’autres encore. L’apôtre Paul est le premier à avoir pensé cette diversité dans sa théorie des « charismes », dons ou vocations particulières (1 Corinthiens 7 et 12 à 14) en vue du bien de tous. Ayant été confronté aux conflits internes de la communauté de Corinthe, il a dû réfléchir à l’unité de ce « corps » composé d’une pluralité de membres diversement situés.
L’illusion sous toutes ses formes peut en effet se greffer sur la perception de sa vocation particulière. C’est pourquoi la communauté et l’autorité apostolique interviennent ici en proposant des critères de discernement : si l’écoute de la « voix » divine qui appelle ne peut qu’être intérieure, cette « voix » est toujours médiatisée par un appel extérieur. Le discernement ecclésial se situe exactement à cet endroit, là où notre intimité croise le versant social de notre existence spirituelle.
Sur la base de son expérience historique, l’Église a même fixé et fixe encore les contours de telle ou telle figure particulière de « vocation », le ministère apostolique, telle figure de vie religieuse, le mariage chrétien, etc. ; et l’histoire du christianisme témoigne de ces « cristallisations » et de leurs superpositions progressives.
Des vocations inattendues
Quand on passe d’une époque à une autre, comme c’est le cas aujourd’hui, une désarticulation entre figures existantes de « vocations » particulières et ce que telles personnes, surtout des femmes engagées dans diverses missions apostoliques, disent « entendre », risque de se produire. Dieu se serait-il retiré de certaines de ces « figures », ne donnant plus à son peuple par elles ce dont il a besoin, nous sommes-nous demandé au début ? Peut-être devons nous réapprendre à entendre sa « voix » et à ouvrir les yeux sur ce qu’il donne effectivement, des « personnes » auxquelles nous ne nous attendions pas.
Un long chemin de conversion s’ouvre ici, la lente mise en place d’une véritable « culture » vocationnelle où chacun et tous consentent à passer par l’expérience de l’écoute, proposée par Vatican II ; expérience qui consiste à comprendre son identité chrétienne comme vocation diaconale » et expression de notre « commune vocation humaine ». Étant alors formé à cette véritable « écoute », on entendra aussi les appels particuliers qui retentissent au sein de nos communautés, celles-ci étant davantage prêtes à renoncer à de fausses pressions ou à des stratégies sans lendemain et préparées à ajuster leurs besoins réels à ce que, ici et maintenant, Dieu leur donne effectivement.
Christoph Theobald Jésuite, professeur au Centre Sèvres, auteur de "Vous avez dit Vocation ?", Bayard, 2010

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